Balance (pas) ton voisin

La division sociale pour déresponsabiliser l’exécutif

Face à cette crise pandémique du COVID-19, nous passons tous et toutes par une palette de réactions et d’émotions, qui fluctuent semaine après semaine au grès de l’actualité bouillonnante et du désordre mondial.

Équilibre psychologique à rude épreuve

Une majorité s’indigne, estimant que le gouvernement a caché volontairement certaines informations - 73% des français partagent cette opinion (Ifop-fiducial) -. Qu’il a enchaîné les contre-vérités, les discours contradictoires, qu’il a manqué de transparence à chaque étape, avec la poursuite du seul objectif comptant à ses yeux : que l’économie tourne aussi tard que possible. On s’indigne sur le manque de personnel, de matériel dans toutes les filières de santé. On est consterné devant les entreprises non-essentielles qui continuent de risquer la santé de leurs salariés, de ces masques gaspillés par des géants Français (comme Airbus, voir l’enquête de Mediapart), de ces employeurs qui mettent leurs salariés en chômage partiel tout en leur demandant de télétravailler depuis chez eux, au frais de l’Etat.

On s’irrite de décennies de laisser-faire, d’austérité, de discours lénifiants dans tous les médias d’oligarques qui a fait passer en quelques décennies notre État-providence dont nous étions si fiers en une vieillerie qu’il fallait le plus tôt possible démanteler pièce par pièce, de cotisations devenues « charges », d’infantilisation de notre population en piétinant sa souveraineté, de croyances aveugles et quasi-mystiques dans le business, dans la mondialisation et dans sa prétendue auto-régulation. Bref, de tout ce qui a contribué à faire exploser les inégalités et appauvrir la Nation... Nous laissant désarmés face à la pandémie actuelle et sans marge de manœuvre pour la crise économique qui suivra.

On se réconforte devant le soutien unanime qu’apporte la société aux soignants et aux « premières, secondes et troisièmes lignes », de ces applaudissements qu’on entend tous les soirs à 20 heures à certains endroits, de toutes ces initiatives individuelles ou collectives de confection de masques, d’impression 3D d’accessoires médicaux, de ces retraités qui reprennent bénévolement du service malgré les risques, des entraides entre voisins comme, par exemple, apporter aux plus âgés courses et médicaments.

On s’amuse de l'exutoire que représentent ces milliers de vidéos, photos et montages circulant sur les réseaux sociaux à propos du confinement et de ses impacts sur notre quotidien. Des initiatives heureuses de voisins souhaitant rompre l’isolement et lutter contre l’angoisse. Comme avec cette séquence de « Questions pour un balcon » où un comédien Parisien, Noam Cartozo, fait s’opposer deux équipes autour de questions de culture générale : d’un côté de la rue les pairs, de l’autre les impairs.

La situation est brutale, profonde et mondiale. On l’aurait qualifié de science-fiction il y a quelques mois encore, elle met à rude épreuve notre santé psychologique, entre le confinement et le déferlement des nouvelles anxiogènes qui tournent en boucle dans les médias.

Ils profitent de notre état mental

Comme chacun le sait désormais, la gestion de la crise par l’exécutif a été particulièrement catastrophique en France depuis les premiers cas, alors même que nous étions réputés comme ayant un système de santé parmi le mieux doté au monde. On ne s’étendra pas plus ici sur ce désastre, chacun sait aujourd’hui à quoi s’en tenir et les niveaux de responsabilité seront établis plus tard.

Face à ces manquements graves, le pouvoir avait trois options :

  • Reconnaître ses erreurs et son changement de cap, opération très risquée car en faisant la vérité ils prenaient le risque d’être éjectés de la vie publique sitôt la crise passée
  • Utiliser un fusible pour calmer le mécontentement général, c’est-à-dire de limoger une personne participant à la gestion de la crise mais Macron s'est toujours refusé de faire cela, depuis le début de son mandat
  • Individualiser la responsabilité, c’est-à-dire de déplacer la responsabilité des pouvoirs publics sur les citoyens eux-mêmes en les divisant et en les pointant du doigt

C’est la troisième option qui a naturellement était choisie. Avec cet état psychologique collectif très particulier dans lequel nous nous trouvons, et ce confinement contraint, faire diversion était encore l'option la plus efficace et la moins coûteuse politiquement.

Depuis près de 3 semaines, on rapporte, on accuse, on juge les attitudes de chacun et chacune dans les discours de nos représentants, les journaux télévisés, les groupes Facebook de confinés et des villes, jusqu’aux murs Facebook de citoyens et conversations de palier.

Sont pointés du doigt ceux qui font leur jogging, ceux qui promènent 3 fois leur chien au lieu de 2 habituellement, ceux qui se promènent avec leurs enfants dans le village, ceux qui achètent plus que nécessaire, ceux qui ont quitté la ville, ceux qui ne remplissent pas leur attestation de déplacement...

Quand bien même ces voisins, passants ou badauds vus au JT seraient en règle (à moins d’1 km de chez eux pendant moins d’une heure entre confinés d’un même lieu), ils sont tout de même suspects et affichés sur les réseaux sociaux ou dans les médias.

A force de tourner en boucle dans les médias, cette rhétorique a fini par être intégrée par une très large partie de la population. Un commissariat de Mulhouse rapporte par exemple une explosion d’appels et de messages Facebook sur leur page pour dénoncer un voisin parce qu’il passe la tondeuse, sort trop souvent, etc. Cela ne rappelle pas les heures les plus glorieuses de notre histoire collective.

Le coupable, c'est ton voisin !

Bien sûr qu’il y a des abus (comme partout, depuis toujours, pour tout), des comportements irresponsables, nul ne peut le nier. Mais est-ce que ces comportements minoritaires méritent de prendre cette si grande place sans rappeler que le gouvernement a tardé à prendre la mesure de la gravité de la situation, qu’il a maintenu le premier tour des municipales ou qu’il oblige un tiers des travailleurs à continuer de se rendre sur leur lieu de travail ? Sans l’interpeller sur les preuves de ses mensonges et erreurs dans la gestion de cette crise sanitaire (49.3 retraites préféré au conseil Covid, départ de Buzyn, masques, dépistages, retard des mesures de confinement) ...

Individualiser la responsabilité, c’est faire porter la responsabilité de la sortie de crise aux soignants (appel au front), aux citoyens (appel aux dons) et déporter notre regard des pouvoirs publics vers l’individu. C’est retirer à cette catastrophe sanitaire, économique et sociale son caractère politique, seule échelle étant à même d’y faire face.

L’apothéose de cette stratégie a été le dérapage du préfet de police de Paris, Didier Lallement, qui a affirmé que les patients en réanimation d’alors étaient tous coupables de ne pas avoir respectés le confinement :


Enfin, constatant que la rhétorique prenait bien dans la population, il ne restait plus qu’à l’exécutif de la conclure en empêchant toute remise en question et demande de transparence sur le même principe :


Une méthode ancienne, toujours stérile

On est bien obligé de faire le parallèle avec la gestion de la crise de 2018-2019, alors que le président Sarkozy promettait durant des heures de discours la réorientation et moralisation du capitalisme. Propos débouchant sur… la création du « Grand débat sur l'identité nationale », des mois de divisions et d'oppositions en pointant du doigt une fraction des citoyens (les musulmans, les boucs émissaires changeant en fonction des périodes).

Il n’a depuis plus jamais été question de "moraliser le capitalisme". Cela fait partie de la doctrine du néolibéralisme: la responsabilité individuelle remplaçant tout projet collectif car nous sommes tous responsables de notre sort, quel que soit les contextes et nos différences.

C'était la même stratégie pour la "réforme" du travail (la faute aux chômeurs), des retraites (la faute aux régimes spéciaux), de nos protections sociales (la faute aux fraudeurs) ... et la crise sanitaire, celle-là c'est la faute à ton voisin.


...

Dimitri

Cet article est l'opinion personnelle d'un rédacteur et n'engage pas toute la rédaction.

Publié le 7 avril 2020

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