Les masques tombent !

La grande distribution joue sur les maux

Des soignants très remontés

Vous en avez forcément entendu parler, 7 ordres de santé ont co-signé le 30 avril une tribune intitulée « Les masques tombent ! » pour s'indigner du fait que les enseignes de la grande distribution annoncent la vente d'au moins 650 millions de masques dans les semaines à venir.

Et cette tribune n'y va pas de main morte, je cite : « 100 millions par ici, 50 millions par là. Qui dit mieux ? C'est la surenchère de l'indécence. Aujourd'hui, la consternation s'allie au dégoût, toute guerre a ses profiteurs. Où étaient ces masques quand nos personnels tremblaient et tombaient chaque matin. Derrière le masque, se trouve le vrai visage. Nous, nous garderons celui de la dignité. Celui-ci ne se retrouvera dans aucun rayonnage. ». Et le communiqué se conclut ainsi : « L'heure viendra, nous l'espérons, de rendre des comptes. ».

Rendre des comptes, c'est aussi ce que demande Renaud Muselier, le président Les Républicains de la région PACA. Dans un courrier rédigé par son avocat le samedi 2 mai, il demande aux enseignes de fournir les bons de commande et les justificatifs de livraison pour prouver qu'elles n'ont pas commandé ces masques en concurrence avec l'Etat. Sans retour de leur part ou s'il manque des éléments d'ici 3 jours, il portera plainte pour mise en danger de la vie d'autrui et non-assistance à personne en danger.

Si les acteurs publics sont si remontés contre les annonces de la grande distribution, c'est parce que la pénurie d'approvisionnement en masques est depuis le début de cette crise sanitaire un enjeu vital de santé publique, autant pour les soignants que pour les personnes vulnérables. Et cette tragédie qui dure depuis janvier n'en finit pas.

La chronologie des événements

Pour bien comprendre ce qu'il se passe, nous allons refaire la chronologie des événements :

Fin janvier / début février, le gouvernement prend conscience de l'alarmante pénurie de stocks d'Etat en masques. Il passe alors dans la panique une commande de 1,1 millions de masques FFP2, ce qui est très faible d'autant que ce matériel met plusieurs semaines à arriver.

Début mars, l'État crée une cellule interministérielle dédiée à l'achat de masques. Sur les 3 premières semaines de mars, la cellule n'a pu obtenir que 40 millions de masques, soit l'équivalent d'1 seule semaine de consommation.

Devant ces fiascos à répétition, l'Etat décide de cacher cette pénurie pendant près de 2 mois, en mentant ouvertement à la population Le coronavirus ne touchera pas la France, les masques seraient inutiles si on est pas malade, les Français n'arriveront pas à les porter correctement, etc. Je vous refais pas cette longue liste de mensonges, on est tous au courant.

C'est à partir du 3 mars par le décret n°2020-190 que l'Etat va interdire la revente des masques et annoncer la réquisition de tous les masques stockés sur le territoire français.

Quand aujourd'hui la grande distribution se défend en parlant des dons de masques qu'elle aurait fait au début de la crise, ne vous y trompez pas : il ne s'agit pas d'un don mais bien d'une réquisition de l'État et ils ont été indemnisés pour cela.

Ce n'est donc que depuis le 20 mars par le décret n°2020-281 que l'importation et l'achat des masques redevient possible pour les acteurs privés, alors que les pharmaciens restent sous l'interdiction d'en vendre.

A noter que l'État peut réquisitionner tout stock sur le sol Français qui dépasserait les cinq millions d'unités, par trimestre et par personne morale et ce jusqu'au 31 mai.

Enfin, l'autorisation de la vente des masques grands publics (ou non sanitaires) sera possible à partir du lundi 4 mai, l'autorisation ayant été donnée le 24 avril. Quand aux pharmacies, elles peuvent en vendre depuis l'arrêté du 25 avril.

Que conclure de tout cela ?

On peut déjà constater que la grande distribution a réussit à sécuriser l'approvisionnement d'au moins 655 millions de masques. Avec la ré-autorisation de l'import depuis le 20 mars, les enseignes sont déjà en mesure de mettre en vente dès lundi 4 mai plusieurs dizaines de millions de masques. C'est ce qui explique l'indignation du monde de la santé, qui rappelle que si la pénurie n'est plus aussi aiguë qu'il y a quelques semaines, elle reste persistante et empêche notamment des professionnels de santé de rouvrir comme les podologues ou les kinés.

Face à ces critiques, la FCD (la Fédération du Commerce et de la Distribution représentant environ 50 enseignes de la grande distribution) se défend en affirmant qu'il n'existe pas de stocks cachés en France. Même son de cloche pour Michel-Edouard Leclerc qui a déclaré sur Facebook je cite « Il n'y a pas de stock caché dans les hangars, il faut arrêter le délire ». On veut bien les croire car de toutes façons tout stock supérieur à 5 millions d'unité détenus sur le sol français peut être réquisitionné à tout moment par l'Etat. On suppose que c'est pour cela qu'ils annoncent que le plus gros des approvisionnements aura lieu fin mai.

Ce qu'ils ne précisent pas en revanche, c'est que dans un marché globalisé, les stocks le sont également. Que les marchandises soient stockées sur le sol Français ou en Chine revient strictement au même, car elles sont acheminées au fur & à mesure des besoins. Si ce n'est que la France n'a aucun droit de regard sur les stocks détenus à l'étranger. Et c'est là toute la subtilité de leur défense. Ils ont commandé et réservé des millions de masques à des fournisseurs étrangers, autant de stocks qui n'étaient plus accessibles sur le marché mondial pour les soignants. Les vraies questions sont donc depuis combien de temps ces sécurisations de stocks étrangers ont-elles eu lieu ? Et est-ce qu'elles ont impactées l'approvisionnement du monde de la santé ? On espère que toute la lumière sera faite à l'avenir sur ces points précis.

Leur deuxième ligne de défense, c'est d'affirmer qu'ils ne margeront pratiquement pas sur les masques chirurgicaux (c'est à dire jetables), qui seront presque vendus à prix coûtant. Bien qu'il y ait déjà eu des quelques irrégularités (par exemple un magasin Auchan en Bourgogne qui a vendu des masques le 14 avril ou les 1200 signalements effectués sur la plateforme SignalConso), là encore on peut les croire : selon la FEVAD (Fédération du e-commerce et de la vente à distance qui dépend du MEDEF), le coût d'achat à l'unité d'un masque chirurgical se négocie actuellement autour de 60 centimes d'euros sur le marché mondial et c'est autour de ce prix que les masques jetables seront revendus par les principales enseignes.

Business as usual

On a envie de dire que c'est tout le même le minimum et que de toutes façons s'ils avaient margés là-dessus les retombées en terme de communication seraient catastrophiques. Car c'est bien là que réside l'intérêt pour eux de les vendre. La grande distribution réalise habituellement tout au long de l'année de multiples opérations d'appel, sur des produits allant même jusqu'à les rembourser à 100%, ceci dans le but évident de faire venir les clients dans leur magasin afin qu'ils fassent des achats complémentaires. Ils s'attendent naturellement à un rush important à partir de la semaine du 4 mai, les stocks étant limités au global et par personne, on imagine bien que les clients ne se déplaceront pas en plein confinement dans un hypermarché pour n'en ressortir qu'avec une boîte ou deux de masques.

Il faut signaler également que les supermarchés sont en situation de quasi-monopole depuis le 17 mars, concurrencés seulement sur les produits non alimentaires par le web. Ainsi les ventes en grandes surfaces ont bondi de 30% selon Nielsen dans la semaine du 16 au 22 mars, ce qui fait plus d'un milliard de recettes supplémentaires pour cette seule semaine. Du 6 au 12 avril, la hausse était encore de 17% par rapport à la même semaine en 2019. Cette excellente santé financière n'est donc pas prête de faiblir avec l'appel d'air de clients que va constituer la vente des masques.

Nous ne parlons pour l'instant que des masques jetables, en papier et à usage unique, qui vont donc devoir être renouvelés très régulièrement. D'autant que les masques vont devenir obligatoires dans certaines conditions et que le conseil scientifique préconise même leur port systématique dans les lieux recevant du public d'après sa note du 20 avril. On peut donc tabler sur une baisse très rapide des stocks.

Un plafonnement très permissif

Il faudra alors que les clients se tournent vers les masques en tissus, lavables et réutilisables un nombre déterminé de fois, qui seront eux aussi vendus par la grande distribution. Mais là les prix sont plus chers, avec une logique beaucoup plus floue et varient beaucoup d'une enseigne à l'autre, tous ces masques ne se valant pas du point de vue de la qualité ou de la réutilisabilité.

Or, Agnès Pannier-Runacher, la secrétaire d'état auprès du ministre de l'Économie, a annoncé que seuls les prix des masques jetables seront plafonnés, qui plus est à 95 centimes soit près de 60% au-dessus du prix coûtant, laissant potentiellement de belles marges aux revendeurs. Et aucun encadrement pour les masques en tissus malgré les appels de plusieurs associations, dont Familles rurales, qui souhaiteraient garantir l'accès à chacun et le renouvellement des masques qui ne peuvent être utilisés qu'un nombre limité de fois, ceci afin je cite « de ne pas freiner l'innovation »... Avant d'annoncer quelques jours plus tard que l'innovation pourrait bien être freinée tout de même s'il y a des dérives sur les marges, dans ce cas un arrêté de plafonnement sera prit.

Il reste donc de nombreuses questions en suspens et une certitude : le business ne sera jamais autre chose que le business, il ne faut rien en attendre d'autre. Seul l'Etat peut encadrer tout cela pour éviter la pagaille, mais on voit bien qu'aujourd'hui il n'en a plus les moyens. La grande distribution prend donc le relais pour que les citoyens devenus clients puissent s'équiper à leur frais, aux conditions des hypermarchés et au dépend de tous les petits indépendants.

...

Dimitri

Cet article est l'opinion personnelle d'un rédacteur et n'engage pas toute la rédaction.

Publié le 4 mai 2020

L'Audomarois Alternatif est un média d’opinion local et indépendant.
Sans publicité, en accès libre.
Mentions légales

Alertez-nous

Transmettez-nous, en toute sécurité et confidentialité, vos informations, témoignages ou documents d’intérêt public.
CLIQUEZ ICI

Vous souhaitez écrire pour l'Audomarois Alternatif ?
Toute contribution est bienvenue ! Contactez-nous via Facebook.

La rédaction

Suivez-nous sur les réseaux !

Réagissez, commentez, partagez via nos Facebook et Twitter !